Traversée des USA

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5 000 Km en 36 jours
Remerciements à
Jean-Pierre ANQUETIL
Inventeur, constructeur du « Médale-Spade »

Municipalité de Caen
Pour le financement du Tandem et d’un cadre supplémentaire

Jeunesse et Sport du Nord Pas De Calais
Pour son aide financière et la prise en charge d’un stage vidéo suivie durant deux jours par Valérie et Florent

Agence Publicitaire DIFOP à Caen
Pour son aide financière et l’impression de tee-shirt

Fondation Franco-Américaine de Berck/Mer
Pour son aide financière

Medis-Clean
Pour son aide financière

Air-France
Pour les billets Paris-New York et Los Angeles-Paris.

A tous nos amis américains rencontrés au cours de cette aventure pour leur aide, leur accueil, et leurs encouragements.

PREFACE
Notre équipe :

Olivier CHRETIEN
25 ans, kinésithérapeute, passionné de vélo Tout Terrain et d’aventure.

Antoine AOUN (ou Tony pour nous tous)
29 ans, chef d’entreprise, paraplégique depuis 10 ans, toujours prêt à se surpasser.

Valérie MOZER
23 ans, psychométricienne, aussi efficace sur le tandem qu’à la préparation des menus.

Florent DECHOZ
25 ans, masseur kinésithérapeute, dispensant des soins quotidiens à Tony.

C’est en 1986 que naquit le premier tandem spécial paraplégique, constitué de l’assemblage de deux vélos, l’un modèle homme et l’autre femme. Ce dernier, bien que très lourd, parcouru durant l’été de cette même année, quelques 3 500 kilomètres à travers la France. Aussi, Tony et son inventeur soucieux de perfectionner ce prototype, décidèrent en 1989 de créer une deuxième génération de tandem, plus légère, plus performante ! Et pourquoi ne pas réaliser une aventure hors du commun avec ce nouvel engin ? Les États-Unis semblaient se prêter particulièrement aux exploits les plus fous.

Le « Médale-Spade », puisque c’est ainsi qu’il fut baptisé, lors de notre traversée (Médaler : c’est à dire pédaler avec les mains) créa l’enthousiasme de Valérie et moi-même lorsque nous le découvrîmes au début de l’année 1990. Trouvant géniale l’association dans le même effort d’une personne handicapée et d’une autre valide, c’est sans hésitation que nous avons décidée de mettre tout en oeuvre pour mener à terme une aventure d’équipe.

Olivier, très au faite du sport cycliste et du vélo tout terrain en particulier, ayant lui aussi l’esprit bohème, se joint au groupe. Et fort de nos quatre rages d’exploit, nous voilà tous bien décidés à conduire le tandem à Los Angeles, et démontrer ainsi la fiabilité de ce nouveau sport handicapé. Pourtant les embûches seront nombreuses sur la route des pionniers, à la conquête de l’Ouest ; et le découragement nous gagnera parfois. Mais, l’espoir, la force d’avancer, reprendra toujours le dessus, et nous donnera finalement le succès au bout de ce challenge.

Prêt de 40 jours d’efforts non-stop, 15 États traversés, 4700 kilomètres parcourus et beaucoup plus en camping car, nous auront permis de découvrir la ville, la vie américaine, mais aussi une Amérique profonde, moins connue, nous réservant toujours un accueil, une gentillesse, une serviabilité étonnante ; loin de la stéréotypie de l’Amérique pressée, stressée… mâchant du chewing-gum. Aussi, qu’aurait été notre voyage si nous n’avions rencontré Gary, Geneva, Max, Susan, Sam et les autres ? Encore merci à eux !

TOUT A COMMENCÉ A CAEN
En ce 11 juillet 1990, il est 10 h 30 et Tony n’est pas encore arrivé à la mairie de Caen, c’est là qu’à grand renfort de presse-télévision-publicitaire nous avons rendez-vous pour le grand départ. Son arrivée est pour nous tous ici présents, l’occasion de découvrir le « joujou » avec lequel nous allons devoir faire corps pendant près de deux mois. Après les salutations et encouragements de Monsieur le Maire de Caen, un long échange de tee-shirt, cravates, écussons aux couleurs de la ville Normande, nous devons enfin subir une très longue séance de photo pour les agences sygma et AFP. Et chaque nouveau clic-clac nous fait comprendre combien la vie de star doit être pénible. Déjà 12 h 30, comme il va être long le voyage jusqu’à Evreux !

Un repas pris rapidement au centre commercial en sortie de Caen et c’est enfin le départ et la première impression sur le tandem.

Tony semble déjà très à l’aise pour se hisser à la force des bras sur le « Médale-Spade ». La béquille assurant la stabilité de l’engin semble tout à fait fiable. Pour moi après avoir relevé celle-ci, il me faut déployer une force insoupçonnée pour maintenir le couple homme/machine en équilibre. Le départ et les premiers tours de pédales me surprennent par la difficulté à nous élancer. Une fois bien placé sur la selle, le pédalage s’avère alors très agréable. Mais déjà la forte chaleur nous oblige à nous arrêter afin de pouvoir nous réhydrater convenablement, ce qui nous laisse très perplexe sur les températures que nous aurons à subir aux États-Unis et la manière d’y résister.

Hélas aux environs du km 90, le cadre aluminium que nous devions tester neuf ou dix jours aux États-Unis se dessoude et nous oblige à interrompre notre course vers Paris, lui aussi ayant trouvé les contraintes trop forte. Très vite, nous devons réaliser le transfert de tous les accessoires de ce premier cadre sur le deuxième cadre cette fois-ci acier, dit plus résistant par son constructeur. Ce montage est réalisé avec toute la gentillesse de l’équipe Peugeot d’Evreux que nous saluons au passage. Juste pour nous le temps de rejoindre Paris en voiture. Le nouveau tandem ainsi assemblé sur le toit..

Et déjà Manhattan défile sous les ailes du vol direct Air-France Paris-New York. Il est 15 h 30 heure locale après sept heures d’avion ; le rêve américain commence à avoir pour nous une signification ; une odeur que nous découvrons maintenant.

Mais les problèmes débutent dès que nous envisageons de rejoindre notre hôtel situé près de la 5ème Avenue, au pied de l’Empire State Building. En effet, aucun des fameux taxis jaune ne peut prendre l’important paquet que représente notre tandem. Après plusieurs heures de discussions, d’hésitations, nous en trouvons un qui moyennant 75 $ accepte de se charger du transport. Le vélo est tant bien que mal arrimé au coffre, et aux bagages par trois Sandow douteux. A notre tour nous prenons place dans le taxi suppliant le chauffeur de rouler aussi doucement que possible, afin de ne pas voir notre aventure s’évanouir aux portes de New York.

Ce soir là, malgré la chaleur moite, nous nous endormons avec le sentiment d’avoir réussi la première épreuve de ce challenge, mais aussi avec la conscience que les choses sérieuses débuteront réellement demain…

Malgré notre diligence à réserver le camping-car, celui-ci ne sera disponible que lundi après-midi. Nous profitons donc de ces trois jours pour visiter New York et la plupart de ces endroits célèbres, accompagné d’Imhad un ami New-Yorkais de Tony. Celui-ci nous indique également qu’il lui semble très dangereux de vouloir quitter la ville à vélo, dans l’hypothèse même où la police nous laisse circuler sur ses « highways ». Nous ne manquons tout de même pas de parcourir quelques kilomètres dans Manhattan sur notre drôle d’engin. Ce qui, contrairement à tout le reste de notre traversée, ne produit pas un grand étonnement de la part du piéton local. C’est donc à une vingtaine de kilomètres de New York que débute véritablement notre voyage.

DE NEW YORK A SAINT LOUIS
A peine sur le tandem, que se pose à nous le problème du choix de la route à prendre. En effet nous tenons à éviter les voies rapides, même si elles disposent d’une bande d’arrêt d’urgence que nous pourrions utiliser en toute sécurité. D’une part nous ne savons pas si la circulation des deux roues y est autorisée, d’autre part cela ne constitue pas pour nous la meilleure façon de découvrir les États-Unis Les voies simples constituent donc notre choix, malgré le nombre impressionnant de changements de direction à effectuer. La ligne droite pour Los Angeles semble se transformer en un zigzag. A cela il faut ajouter les multiples erreurs de route réalisées dans la mesure où nous découvrons à tâtons le « mode d’emploi » du réseau routier américain qui fonctionne à l’aide d’un numéro suivi de la mention « West, East, North, South ». Aucune indication des villes et très rarement aussi le nom se trouve-t-il mentionné à l’entrée même de celles-ci. Ce qui nous laisse dans une très grande perplexité quant au choix de la meilleure route pour gagner les Appalaches. Autant dire que dans ces conditions il nous est très difficile « d’évaluer » les kilomètres. Le temps passe très vite, trop vite et le compteur n’indique que 60-80 km/jour. L’inquiétude grandit de jour en jour : quand pourrons-nous enfin respecter les 130-140 km/jour prévus ?

De plus, le tandem bien que de conception révolutionnaire présente beaucoup d’imperfections à l’utilisation, aussi chaque jour qui passe nous oblige à modifier la plupart de ses accessoires. C’est ainsi que le double frein arrière (tambour + mâchoires) est remplacé par un frein unique plus efficace. Par soucis de ne pas trop charger le guidon, le concepteur avait décidé de ne pas munir le double plateau avant d’une manette de dérailleur ce qui nous obligeait à arrêter dès qu’il était nécessaire de passer du petit au grand plateau, l’opération inverse se faisant aisément avec le pied. Valérie, Olivier et moi-même mesurons tous environ 1 m 80, les hauteurs de selles et de guidon étaient insuffisantes, ce qui nous oblige à perdre encore de longues heures, dans ces fameux « bikeshop » pour effectuer les modifications. Et chaque fois la réaction amusée des vendeurs est la même : « Are you crazy ? ». Mais leur gentillesse absolue nous sortira tout au long de cette aventure des passages les plus difficiles.

L’approche des Appalaches se fait peu à peu sentir, de même la nécessité d’adjoindre un troisième petit plateau à l’avant de notre « Médale-Spade ». Se pose alors un nouveau problème ; celui des normes qui diffèrent selon l’origine française, japonaise ou américaines du matériel, nous obligeant à changer l’ensemble du pédalier.

Notre vocabulaire américain s’enrichit progressivement de termes techniques en rapport avec le vélo, vu notre fréquentation trop régulière à notre goût de ces commerçants.

Même si notre tandem devient plus fonctionnel, un sérieux problème de déraillages répétitifs et au combien répétitifs, persiste (nous obligeant parfois à nous arrêter tous les cent mètres). Plusieurs démontages-remontages ne nous permettent pas de localiser l’origine du dysfonctionnement. Durant trois jours nous allons nous battre à chaque instant avec cette satanée chaîne, qui ne veut désespérément pas rester en place. Allons-nous devoir stopper notre aventure pour ce petit problème ? Le doute s’installe inexorablement chez chacun de nous, l’agacement et parfois la colère troublent nos esprits. Et soudain le déclic ! au cours du énième démontage, nous nous apercevons qu’une pièce de conception artisanale se dévisse seule en quelques tours de pédales ; la soudure semble être l’unique solution. Là encore la merveilleuse solidarité américaine joue en notre faveur, car même si notre projet leur semble fou, il réveille en eux l’enthousiasme que suscitaient autrefois les pionniers qui partaient vers l’ouest par cette même route que nos empruntons aujourd’hui (la 50 Ouest). C’est un bijoutier qui finalement exécute cette soudure vitale pour la suite de notre projet. Hélas, celle-ci ne tient que deux jours, subissant les contraintes énormes de deux forces humaines. Une vis bricolée coincée à un endroit, c’est finalement elle qui de manière étonnante nous conduira à Los Angeles.

Tous ces incidents usent notre moral, diminué par la fatigue qui s’accumule en raison des efforts physiques réalisés sous le soleil avec un taux d’hygrométrie élevé. La moiteur est permanente, de jour comme de nuit. Mais la rencontre des habitants, la chaleur de leur accueil, leur enthousiasme, leurs encouragements aux moments critiques, leurs invitations à prendre une douche, à passer une soirée en leur compagnie, regonflent notre désir d’aller au bout de notre rêve. Avec le sentiment d’effectuer quelque chose de réellement merveilleux, si l’on en juge au nombre d’Américains qui auraient souhaiter nous accompagner dans notre périple. Cependant tel les nomades nous repartons le lendemain vers d’autres paysages, d’autres rencontres.

Neuf jours après le départ tout semble prêt pour franchir la montagne. Une vitesse moyenne de 20-25 km/h nous satisfait tous. Le moral remonte, nous sentons que maintenant le vrai rythme est pris, et que rien ne peut plus arrêter notre caravane. Les Appalaches sont traversées avec les 120 km/jour, ce qui est très encourageant pour les étapes à venir (altitude maximale franchie : 2980 pieds soit environ 980 m). C’est aussi le premier record de vitesse avec 80 km/h (en descente). La confiance est maintenant totale.

Depuis que nous sommes dans les Appalaches, les épreuves surgissant les unes après les autres, n’enlèvent rien à la beauté des sites très verdoyants traversés. Le plaisir de parcourir de pays à la vitesse du vélo laisse le temps d’observer la richesse végétale et l’innombrable quantité d’animaux sauvages.

Petit à petit la vie de l’équipe s’organise. Le réveil a lieu avant le levé du soleil, afin de rouler au maximum avant que celui-ci, trop fort vers 13 h, ne nous arrête. Ceci a eu toute son importance dans les régions les plus chaudes de notre voyage.

Le plus souvent Olivier prend la première rotation craignant de ressembler d’avantage à une écrevisse qu’à un cycliste, du fait de sa pâleur de peau. Pendant ce temps, Valérie et moi effectuons les courses et exécutons les quelques menus travaux nécessaires au bon fonctionnement de notre expédition.

Afin d’éviter courbatures, crampes, tendinites et autres problèmes rencontrés lors d’efforts prolongés, nos buvons beaucoup d’eau. Aussi toutes les 2 ou 3 heures, nous nous arrêtons pour que Tony puisse uriner afin d’éviter toute infection de ce foyer rendu particulièrement sensible du fait de son handicap. Une fièvre, une antibiothérapie nous aurait contraint à stopper quelques jours notre progression, le temps d’un traitement efficace. Cette prévention ne fut pas inutile puisqu’il n’eut aucun problème de tout le voyage.

Durant ces pauses, quelques vivres de courses sont absorbés, et selon son état de fatigue, l’équipier, ce fait remplacer ou repart. Le repas de midi n’a pas lieu en général avant 13 heures, suivant la difficulté de l’étape. Si nous respectons le programme du matin, en un mot, si nous sommes satisfaits de notre demi-journée, nous faisons la sieste, et repartons vers 16 h jusqu’à l’endroit le plus agréable possible pour y passer la nuit. Celui-ci peut être une rivière, une caserne de pompier, un parking de supermarché, une église ou un camping. Le plus souvent nous essayons de trouver une rivière, un lac pour nous y rafraîchir tant il fait chaud et humide. Tony n’hésite pas non plus à nous rejoindre quand les lieux le permettent, pour réaliser quelques brasses. Les soirées s’écoulent très vite entre la préparation des repas, l’entretien du tandem et les massages de Tony pratiqués quotidiennement.

L’itinéraire choisi au départ suivant du nord vers le sud la crête des Appalaches, est finalement abandonné. Cette route de montagne fort belle ne nous permettrait pas de rattraper le retard accumulé depuis New York. Aussi la fatigue physique et nerveuse se fait de plus en plus sentir, nous décidons donc de rejoindre au plus vite la plaine, Cincinatti puis Saint Louis.

Bien que ne faisant que passer Cincinatti, et ayant désormais confiance en notre réussite, nous décidons de joindre une chaîne de télévision. Le rendez-vous est pris et celle-ci doit venir à notre rencontre sur la route. Hélas, incompréhension mutuelle ? Personne n’a croisé notre route, peut être à Saint Louis auront plus de chance.

DE SAINT LOUIS A LOS ANGELES
D’un commun accord, Saint Louis sera une ville étape où nous décidons de prendre deux jours de repos. C’est l’occasion de souffler un peu, et de nous procurer des pneus, ceux-ci s’usant de manière inattendue. Nous nous dirigeons donc chez le plus grand « Bikeshop » de Saint Louis sûre d’y trouver nos chers pneus, mais également une jante neuve, celle-ci s’étant voilée après le passage d’un pont. Là encore les choses ne se passent pas comme prévu. Pas de pneus sur tout Saint Louis, seul un grossiste en matériel cycliste pourra moyennant cinq jours de délai nous les faire parvenir à Wichita notre prochaine étape. Et notre roue peut finalement être réparée à Saint Louis. C’est là notre dernière rencontre avec un revendeur vélo, mais quelle journée ! Dix heures sont nécessaires pour trouver, avec le « boss », la meilleure solution. Celui-ci tout enthousiasmé par notre aventure, salue même notre départ en nous offrant un bouquet de fleurs… un grand moment de ce voyage !

Saint Louis correspond également à notre premier contact avec les journaux, la télévision et une association de handicapés. Notre exploit est alors diffusé dans les états du « Middle West », mais aussi au Japon par l’intermédiaire de la CBS. De ces échanges une grande émotion sera partagée et c’est le coeur serré que nous quitterons cette ville fondée autrefois par des Français, sur les rives du Mississippi et dont la fameuse Arche symbolise la porte de l’Ouest.

Nous quittons donc Saint Louis le 2 août et il nous reste alors environ 3 000 km, que nous devons parcourir en moins de vingt cinq jours ; nous n’avons donc plus de temps à perdre, la partie semble jouable en souhaitant que les Rocheuses très impressionnantes de par leur relief sur la carte ne posent pas trop de problèmes. Car malgré nos questions aux Américains sur la route et les dénivelés rencontrés, les réponses restent très évasives, et seul notre découverte le moment venu, aura valeur pour nous.

Quelques dizaines de miles après Saint Louis nous quittons la 50 Ouest que nous suivions depuis les Appalaches, pour parcourir maintenant la 54 Ouest ; et ce jusqu’aux portes du nouveau Mexique. Là la 54 est rectiligne vers l’Ouest, fléchissant légèrement vers le Sud ; c’est à dire pour nous vers Los Angeles. Nous n’aurons plus si l’on peut dire, qu’à nous concentrer sur notre effort.

Les premières centaines de miles sur cette 54 se révèlent hors de toutes prévisions, plus vallonnés que l’on ne nous avait dit ; le continent américain n’a pas fini de nous surprendre ! Mais la beauté du site, ses lacs, nous font oublier la dénivellation, et finalement, de plus en plus forts sur le vélo, nous voltigeons de collines en vallées et de vallées en plateaux. Même les quelques averses rencontrées ici n’ébranlent pas notre fougue à avaler les kilomètres. Chaque jour maintenant en dehors de toutes attentes, nous pouvons rouler 160-170 km, jusqu’à 180 km en une étape, sur la plaine du Kansas.

Sur cette route nous traversons Fort-Scott (ville western), où les automobiles semblent ne pas avoir leur place ici, où chaque maison est un « saloon », un « barber shop »… où à chaque coin de rue John Wayne pourrait surgir sur son cheval. Hélas dans ce décor digne d’Hollywood pas le moindre cow-boy !

Souvent nous profitons du déjeuner pour nous arrêter dans la lavomatics présents quasiment dans toutes les petites villes. Pour 1 $ nous pouvons y faire tourner une machine et pour 25 cents y sécher notre linge ; ce qui est vraiment économique par rapport aux tarifs pratiqués en France, dans ces mêmes établissements. De plus, ces boutiques ont l’avantage d’être climatisées, ce qui est réellement agréable lorsqu’à l’extérieur la température est supérieure à 35° C. Nous pouvons donc y pique-niquer délicieusement pendant que notre linge est lavé sans nous. Aucun Américain ne nous fera la moindre remarque, ou ne semblera même étonné de nous voir « squatter » l’une des tables de pliage.

De même lorsqu’au court d’un repas de midi, nous dérivons un robinet d’arrosage dans un parc public pour le transformer temporairement en une douche très rafraîchissante, personne ne semble surpris par notre activité. Le respect de la liberté d’autrui est ici une notion remarquable et d’essentielle.

Régulièrement tous les 3-4 jours nous allons en camping pour bénéficier de l’électricité, afin de recharger les batteries de la caméra vidéo. Nous pouvons y remarquer l’absence quasi-totale d’emplacements prévus pour les tentes ; et c’est seulement dans deux ou trois campings que nous pourrons apercevoir quelques toiles montées. En fait, l’Américain préfère le confort d’un camping-car avec air conditionné, réfrigérateur et télévision. Les campings sont très bien aménagés pour eux : électricité, arrivée d’eau, sortie pour eaux usagées, parfois même une prise d’antenne télévision-radio. Bien que notre camping-car nous soit apparu très grand lors de notre départ à New York, il est en fait très petit à côté de ses cousins surdimensionnés

Dans le Kansas, la route de plus en plus droite, traverse de grandes prairies désertes, toujours bordées de fils barbelés. La monotonie s’installe peu à peu sur la 54 où rien ne vient rompre la ligne d’horizon. Une vitesse de 30 à 35 km/h y est pourtant maintenue constante.

A Wichita, une seconde association pour la réinsertion des handicapés nous accueille. Là aussi, la télévision et la presse écrite sont présentent. Nos pneus de rechanges sont également arrivés ; mais nous ne saurons jamais de quel endroit des États-Unis ! Toujours est-il que nous pourrons maintenant affronter le désert à venir en toute confiance. Nous profitons de cette halte pour réviser et consolider l’axe de notre roue arrière qui semble avoir bien du mal à supporter le poids de deux cyclistes. C’est d’ailleurs chez le revendeur de bicyclettes que nous nous apercevons pour la première fois sur le petit écran américain.

Bien qu’encore éloignés du Mexique, nous remarquons la présence croissante de restaurants offrants les spécialités de ce pays. Aussi, délaissant Mac Donald, Burger-King, Pizza Hut, Darry Queen, et j’en oublie quelques dizaines, nous irons apprécier pour la première fois cette excellente nourriture. Les quatre Français que nous sommes, doivent inspirer sympathie, puisque la gérante nous propose de goûter gracieusement l’ensemble de ses spécialités. Presque systématiquement, lorsque nous franchissons le seuil d’un restaurant, le garçon de salle nous propose plus que ce que nous avons commandé, peut être pour nous monter que l’Amérique sait faire autre chose que du fast-food. Nous devons avouer avoir goûté quelques plats délicieux inconnus en France.

Au fur et à mesure que nous descendons vers le sud-ouest, les arbres ne persistent que dans les villes où ils sont arrosés quotidiennement. Plus une seule rivière ou le moindre lac pour s’y rafraîchir durant la sieste, cependant la monotonie retentit sur le moral de l’équipe, la lenteur, l’éloignement, la solitude nous pèse. A l’image des locomotives dont nous suivons la voix de chemin de fer sur près de 2 500 km et qui ne manquent pas de nous saluer par leur sifflement, nous progressons lentement jusqu’aux pieds des Rocheuses. Nous traversons ainsi Santa Rosa puis nous arrivons au Nouveau Mexique. C’est là, qu’en plein désert (3,5 habitants au km2) dans ce pays à la fois inhospitalier et grandiose, nous remarquons sur la carte la présence d’un lac. Un mirage ? Non, il est bien là, d’une belle eau bleue, inespéré et réconfortante, oubliée depuis tant de jours. Nous y plongeons avec délice. Et c’est sans enthousiasme que nous retrouvons l’après-midi, l’enfer de la route brûlante.

Quelle surprise pour nous de découvrir au bord du chemin, sur des kilomètres et des kilomètres, des milliers de têtes de bétail parqués dans leur enclos, ne pouvant bouger tellement elles y sont nombreuses. En plein soleil, nourrit on ne sait trop comment, dans la poussière. Monsieur Mac Donald va se régaler !

La route sillonne maintenant à travers de grandes collines ; les Rocheuses ne seraient-elles plus loin ? En fait depuis Wichita nous nous sommes élevé très progressivement sans nous en apercevoir et aujourd’hui nos circulons sur des plateaux, à plus de 1 000 m d’altitude.

Par quel hasard avions nous décidés d’aller voir aujourd’hui dimanche si ce » bikeshop » de Socorro ne pourrait pas nous vendre des bandes kévlar anti-crevaison. Toujours est-il que Daniel passionné de VTT ouvre pour nous sa boutique ; et quelle ne fut pas notre surprise, lorsque celui-ci déclare posséder un tandem ressemblant au notre. Il est alors très fier de nous présenter sa drôle de machine qu’il a construite il y a quelques années pour une amie handicapée des jambes. Celle-ci n’était pas paraplégique, elle pouvait marcher, mais ne pouvait aller à bicyclette. Un système de balanciers à bras assure la motricité du tandem pour le passager arrière. L’il expert de Daniel a déjà compris le fonctionnement de notre « Médale-Spade », alors que nous nous perdons dans la complexité de l’entrecroisement des chaînes de son prototype. L’ingénieux cycliste nous accompagne au-delà de la ville sur son vélo pour observer le fonctionnement de notre engin.

L’Arizona, avant dernier État à traverser, était annoncé comme terrible par les températures extrêmes que nous devions y subir. Pourtant le ciel se couvre chaque heure d’avantage, l’altitude qui avoisine le 2 200 m, fait chuter le thermomètre de manière inquiétante, nous obligeant à nous couvrir de deux épaisseurs de sweat-shirt. Dés que la vitesse augmente dans les descentes, nous nous arrêtons même pour glisser sur notre ventre quelques journaux. Peu à peu, un fin crachin nous oblige à revêtir un K-Way. Plusieurs jours durant, cette météo maussade accompagnée de surcroît d’un vent de face, ralentit considérablement notre progression.

Et, c’est dans ce paysage de désolation, les os glacés que nous fêtons le 25ème anniversaire d’Olivier, qui se demande encore comment nous avons pu dissimuler ce gâteau décoré d’un visage de clown en sucre. Pas de champagne, mais une bière Budweiser réchauffera nos corps transit de froid.

2 500 m, nous sommes au point le plus haut de notre périple, juste le temps de réaliser quelques clichés, que nous voici repartis afin de ne pas nous refroidir. Nous débutons notre descente des plateaux lorsque les pluies s’intensifient, jusqu’à devenir diluviennes. Nous ne pouvons même pas profiter de ce paysage de montagne, de petits canyons, nous devons nous battre avec nous-mêmes pour ne pas arrêter. Finalement à deux jours de Phoenix, les journaux annoncent des inondations dans toutes les plaines et dans la ville en particulier. Nous décidons de stopper là notre galère, et de remonter 200 km au Nord afin d’y admirer le Grand Canyon. Après dix jours non-stop, dans la montagne, et le mauvais temps, tout le monde n’aspire qu’à la « farniente » et à un peu de sécheresse, la plupart de nos vêtements étant complètement trempés.

La découverte de Grand Canyon Village et de sa région, nous donne vraiment l’impression d’être en vacances et nous permet de faire le plein d’énergie, le soleil étant revenu maintenant. Nous apprécions de pouvoir faire du vrai tourisme, un peu comme tout le monde ; short, casquette, vidéo et appareil photo à l’épaule, dégustation de pop-corn, tous contemplatifs devant la magnificence du paysage.

 Lorsqu’après deux jours de ” repos ” nous retrouvons notre itinéraire, là où nous l’avions laissé, le soleil désormais présent modifie totalement le paysage, et nous révèle toute la beauté de ce territoire indien. A ce sujet, les seuls indiens que nous rencontrons, vivent en fait dans de petits bungalows ou en caravanes ; là, en perte d’identité, l’alcool est le plus souvent leur seul refuge.

Notre arrivée dans la vallée de Phoenix nous permet de découvrir afin ces fameux grands cactus ressemblant quelques fois à une main pointant le ciel. Le climat très chaud, très sec, et très doux l’hiver explique cette localisation unique.

Si notre tandem fonctionne maintenant comme une horloge, c’est le camping-car qui présente une fuite d’eau inquiétante. L’avis du spécialiste-radiateur de Phoenix nous convint de changer la pompe à eau ; celui-ci ne garantissant pas la survie du moteur lors de la traversée d’une zone désertique particulièrement chaude. La journée passée à Phoenix en attendant la réparation nous permet d’apprécier l’étendue de cette ville (70 km) déposée entre montagnes et désert.

La Californie n’est plus qu’à quelques jours et d’ici une petite semaine nous devrions rejoindre Los Angeles. Le garagiste n’avait pas menti, les températures sont vraiment extrêmes jusqu’au Pacifique. L’air chaud et sec nous dessèche la gorge aux premiers efforts. Les arrêts pour boire se font le plus souvent possible, avant que la soif ne soit présente. Et c’est dans cette fournaise qu’un jour nous allons rencontrer Koïtchi un jeune Japonais, seul avec tous ses bagages sur sa bicyclette, qui comme nous voyage depuis New York le 19 juillet et a emprunté la route des Appalaches prévue initialement. Il est ravi de se décharger de ses lourdes sacoches pour les quelques centaines de kilomètres restant à parcourir. Aussi, quel bonheur pour nous tous de pouvoir enfin lire ” Welcome to California “. Nous venons de réussir ce qui semblait fou au départ. Nos conversations avec Koïtchi nous apprennent que lui aussi a vraiment galéré durant cette traversée, mais que, comme nous, il n’est plus le même aujourd’hui.

Deux jours et ce sera le Pacifique. Bien que nos relations avec les automobilistes et les camionneurs furent excellentes durant tout le voyage, Valérie est ici victime d’une voiture folle qui dans un virage, la heurte violemment de son rétroviseur. Heureusement plus de peur que de mal, pas de chute, mais un joli hématome au coude ” Welcome to California peut être ! “.

Arrivés à San Bernardino, se pose un dernier problème d’itinéraire pour rejoindre Los Angeles tout en évitant les ” Highways “. Désormais plus à l’aise pour demander et trouver notre chemin, nous arrivons finalement le 25 août au soir dans ” Sunset Boulevard “. C’est là, que fiers de notre exploit mais pas prêts à repartir dans l’autre sens, nous rejoignons au Nord de Los Angeles, Sam et Suzan cousins de Tony, qui nous hébergent dans leur maison, et ce jusqu’à notre retour en France début septembre.

De nous tous, Tony très éprouvé par nos dernières étapes de désert, n’aspire qu’à une seule chose ; dormir et ne plus bouger pendant au moins une semaine. Après plus de 4 700 km, à tandem qui oserait le lui reprocher !

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